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2017 For Mark Fisher Pour Jean Baudrillard

Friday 1 September 2017, by Mark Fisher aka k-punk


Dix ans cette année se sont écoulés depuis que Jean Baudrillard nous a quittés le 6 mars 2007. Il avait 78 ans. Pas un an depuis que son partenaire de discussion activiste Mark Fisher ait lui aussi disparu. Jean Baudrillard cautionnait l’activisme et la pensée de Mark Fisher, notamment auprès de certains amis radicalement concernés par la rupture du politique et l’activisme sous ce point de vue, en France ; de Mark Fisher il évoquait la pratique sociale critique en milieu populaire, dans une cohérence de sa recherche pragmatique pour innover philosophiquement sur la dislocation du temps dans tous les affects sociaux et la culture, (en particulier l’observation aiguë des fractures dans la musique populaire), et il le trouva passionnant dès la première fois qu’il le rencontra au Royaume Uni.
Mark Fisher s’est suicidé le 13 Janvier 2017. Il avait 48 ans.
C’est donc un double anniversaire symbolique de la perte auquel il conviendrait d’ajouter la mort de Jean-Paul Curnier, à 56 ans, le 5 de ce mois d’août et bien qu’il pensât à l’arc, ce qui suppose (mais sans séparation) des criminels et des victimes, — sur lequel nous proposons de méditer avant les foudres de l’automne.
C’est le moment même où vient de paraître le livre de Pacôme Thiellement La victoire des Sans Roi : Révolution gnostique (justement adressé aux artistes populaires cultes, inspirés hors du rang de leurs contemporains postmodernes et de l’après), aux Presses universitaires de France, dans la collection dirigée par Laurent de Sutter qui put s’exprimer précisément au colloque dédié à Jean Baudrillard aux Arts et Métiers à Paris, en cette année commémorative.
On notera la citation choisie par Mark Fisher pour conclure dix ans avant sa propre disparition son hommage à Jean Baudrillard et dont le sens les relie au-delà de leur mort.
A distance de toute commémoration l’énergie de la disposition radicale de leur recherche, à la fois fondamentale (critique des pensées formelles) et activiste dans sa contribution à la réalité sociale, est irrécupérable, et demeure vivante parmi ceux qui tentent de s’arracher à l’alignement de la pensée occidentale, qu’elle soit continentale ou prescrite par la pensée analytique. (Louise D.)


MY DEATH IS EVERYWHERE, MY DEATH DREAMS
MA MORT PARTOUT MA MORT QUI RÊVE [1]


Baudrillard’s contribution can be most easily appreciated when you consider who condemned him and why. He was denounced by Brit-American empiricists as an incomprehensible obscurantist at the same time as he was dismissed by the overlords of Continental Philosophy for being a pop philosopher, flimsy and insubstantial. Behind these denunciations, you gain a glimpse of a theorist who was playful yet solemn, an opaquely lucid stylist who was in love with jargon and in touch with media.

La contribution de Baudrillard est des plus faciles à évaluer si l’on considère qui l’a condamnée et pourquoi. Il a été dénoncé par les empiristes britanniques comme un obscurantiste incompréhensible en même temps qu’il a été renvoyé par les seigneurs de la Philosophie continentale pour être un philosophe pop, fragile et non substantiel. Sous ces dénonciations, on aperçoit un théoricien espiègle pourtant solennel, un styliste opaque pourtant lucide, qui était amoureux du jargon et au contact des médias.

Baudrillard was never quite laborious or detached enough to qualify as a Continentalist, nor even as a philosopher (he was based, improbably, in a Sociology department). Always an outsider, projected out of the peasantry into the elite academic class, he ensured his marginalization with the marvellously provocative Forget Foucault, which wittily targeted Deleuze and Guattari’s micropolitics as much as it insouciantly announced the redundancy of Focault’s vast edifice.

Baudrillard n’a jamais été assez laborieux ou détaché pour se qualifier en Continentaliste, ni même en tant que philosophe (il était situé, improbablement, dans un département de sociologie). Toujours l’outsider, projeté hors de la paysannerie dans la classe académique de l’élite, il a assuré sa marginalisation avec le merveilleusement provocateur Oublier Foucault, qui visait avec humour la micropolitique de Deleuze et Guattari autant que d’annoncer en toute insouciance la destitution du vaste édifice de Foucault.

In Baudrillard, theory escaped the 60s. Baudrillard’s texts, in their disappointed tone as much as anything else, belong to our world, our era. The various revolutions of the sixties were petering out as Baudrillard began to produce his work. The system proved to be voracious, protean; it absorbed the attacks of its would-be enemies and sold them back as advertising. Critique was useless; new — fatal — strategies needed to be developed, which involved the theorist homeopathically introjecting elements of the system, the code, in the hope of setting the system against itself, overbalancing it.

Chez Baudrillard, la théorie a outrepassé les années 60. Les textes de Baudrillard, dans leur ton déçu autant qu’en toute autre chose appartiennent à notre monde : notre époque. Les diverses révolutions des années soixante se détérioraient quand Baudrillard commença à produire son œuvre. Le système s’est avéré vorace, de diverses façons : il a absorbé les attaques de ses ennemis potentiels et les a revendues en tant que publicité. La critique était inutile ; les nouvelles stratégies — fatales — demandaient des développements, ce qui impliqua le théoricien dans l’insertion homéopathique d’éléments du système, le code, en vue de monter le système contre lui-même, en le contrebalançant.

It is a commonplace that science fiction reveals more about the time it was written than it tells us about the future. But Baudrillard’s self-styled science-fiction-theory — which drew upon the theoretical fictions of Ballard and Dick — actually did foretell the future, which is our present. Already, in the 1970s, Baudrillard was basing theoretical riffs on reality TV and the media logic of terrorism. His texts, which dispensed with the academic machinery of footnotes and references around the time of Symbolic Exchange and Death in 1977, became increasingly incantatory and aberrantly lyrical until they resembled a glacial cybernetic poetry, which, especially in the later works, you could easily believe was the work of some dejected AI, endlessly remixing its own concepts and linguistic formulas.

Il est courant que la science-fiction révèle davantage sur le temps écoulé quelle ne nous parle de l’avenir. Mais la soi-disant théorie-fiction de Baudrillard — qui s’est inspirée des fictions théoriques de Ballard et Dick — a effectivement prédit l’avenir, qui est notre présent. Déjà, dans les années 1970, Baudrillard concevait des riffs [refrains] théoriques basés sur la réalité de la télévision et la logique médiatique du terrorisme. Ses textes, qui à l’époque de L’échange symbolique et la mort, en 1977, se dispensèrent du protocole académique des notes de bas de page et des références, sont devenus de plus en plus incantatoires et ouvertement lyriques, jusqu’à ressembler à une poésie cybernétique glaciaire que l’on pourrait aisément prendre, surtout dans ses travaux ultérieurs, pour l’œuvre de quelque intelligence artificielle abattue, remixant sans cesse ses propres concepts et formules linguistiques.

Baudrillard is condemned, sometimes lionised, as the melancholic observer of a departed reality. He was certainly melancholic, but what he mourned was not a lost reality but what he variously termed the illusory, symbolic exchange, the seductive. Reality disappeared at the same moment that art and artifice were eliminated. Deprived of its heightened reflection, extension and hyperbolization in myth, art and ritual, reality cannot sustain itself. It is the very quest to access reality in itself, without illusion, that generates the hyperreal implosion. Here, as Baudrillard long ago realised, reality TV is exemplary. Film an unscripted scene and you might not have art, but you do not have reality either. You have reality’s uncanny double, its excrescence: simulation, precisely.

Baudrillard est condamné, parfois au rang de héros, à être l’observateur mélancolique d’une réalité disparue. Il fut certainement mélancolique, seulement ce qu’il déplorait n’était pas une réalité perdue, mais ce qu’il appela l’échange symbolique de l’illusion, la séduction. La réalité a disparu au moment même où l’art et l’artifice ont été éliminés. Privée de la réflexion, de son extension et de son hyperbolisation dans le mythe, art et rituel, la réalité ne peut pas se maintenir par elle-même. C’est la quête même d’accéder à la réalité en soi, sans illusion, qui génère l’implosion hyperréelle. Ici, comme Baudrillard depuis longtemps l’avait compris, la télé-réalité est exemplaire. Filmez une scène sans scénario et vous ne pouvez pas avoir de l’art, mais vous n’avez pas non plus la réalité. Vous avez le double étrange de la réalité, son excroissance : précisément la simulation.

Baudrillard: the prophet in our desert, the prophet of our desert.

Baudrillard : le prophète dans notre désert, le prophète de notre désert.

“The irreversibility of biological death, its objective fact and character, is a modern fact of science. Every other culture says that death begins before death, and that life continues after life, and that it is impossible to distinguish life from death. Against the representation which sees in one the term of the other, we must see try to see the indeterminacy of life and death, and the impossibility of their autonomy in the symbolic order.”
— Symbolic Exchange and Death

« L’irréversibilité de la mort biologique, son caractère objectif et ponctuel, est un fait moderne de science. Elle est spéciale à notre culture. Toutes les autres disent que la mort commence avant la mort, que la vie dure après la vie, qu’il est impossible de discriminer la vie de la mort. Contre la représentation qui voit dans l’une le terme de l’autre, il faut tenter de voir l’indétermination radicale de la vie et de la mort, et l’impossibilité de les autonomiser dans l’ordre symbolique. » (L’Échange symbolique et la mort)


powered by Mark at March, 09, 2007
envoyé par Mark, le 9 mars 2007
(Source /k-punk.abstractdynamics.org)


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Mark Fisher aka k-punk

"In Memoriam: Mark Fisher (1968-2017)"
Verso Blogs, Juliet Jacques
16 January 2017




P.S.

Version française par Louise Desrenards

Le portrait de Jean Baudrillard est une photographie prise par Mark Fisher lors d’une rencontre publique au Royaume Uni et illustre l’article original dans le site de k-punk.

L’icône de fin est le logo de la page d’accueil du site de k-punk (liée à cette page).

You can read some essays and extracts translated into English from Jean Baudrillard’s works at "Baudrillard on Death, Power, Evil and Reality" (@ http://insomnia.ac/essays/).

Le titre de l’icône géométrique de l’article est "gadget carré blanc" sous licence GFDL/CC @ http://desencyclopedie.wikia.com/.

Footnotes

[1] Citation en l’état du titre deux fois répété, «  Ma mort partout, ma mort qui rêve » dans la Ve partie « L’économie politique et la mort » aux pages 243 et 280, du livre de Jean Baudrillard L’échange symbolique et la mort (Paris, éd.Gallimard, 1976, bibliothèque des Sciences Humaines). k-punk intitule son article de présentation de l’auteur par la traduction en anglais de Iain Hamilton Grant "My death is everywhere, my death dreams" dans l’édition Sage de l’ouvrage Symbolic Exchange and Death (1993-2017) — avec une présentation de Mike Gane.

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