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Depuis Gaza : Une réaction palestinienne indépendante face au discours ”historique“ de John Kerry

samedi 31 décembre 2016, par Louise Desrenards (Traduction), Haidar Eid

Les Palestiniens ont besoin d’une « diplomatie de la résistance ».
Entre ceux qui sont morts sur le tas, ceux qui sont morts éloignés de leurs proches qu’ils n’avaient pu rejoindre, ceux qui ne peuvent partir et ceux qui ne peuvent revenir, l’image qui accompagne cet article n’est pas une photographie d’Alep Est bombardée par les « Russes » mais un aspect non exhaustif de Gaza détruite corps et biens par les bombardements israéliens durant l’agression Bordure protectrice en 2014, telle qu’elle ressort aujourd’hui toujours sous embargo et par conséquent non reconstructible, tandis que la population survivante y est emmurée dans un territoire insalubre avec seulement cinq heures d’électricité par jour, et sans visa possible... Quels médias mainstream s’en émeuvent ?
Dans son discours de sortie du 28 décembre 2016 à Washington, John Kerry a bien pensé à réunir les territoires palestiniens épars, clairsemés ou disparus par l’effet de la colonisation en peu d’années malgré les accords d’Oslo, mais sans évoquer la nécessité première de lever sans délai l’embargo sur la bande de Gaza, un désastre matériel et humain sans cesse ciblé dès le jour où le Hamas y fut élu en 2006, après le retrait unilatéral en 2004, tandis qu’Arafat écarté allait bientôt mourir assiégé à Ramallah. Ou pensait-il que la Cisjordanie transpercée et éparpillée par l’accroissement des colonies jusqu’à Jérusalem Est fut un problème technique plus simple à résoudre ?
Et ne pouvait-il dire un mot pour mémoire de toutes les victimes imaginables assassinées ou sacrifiées en tout lieu des lambeaux de territoire palestinien chaque jour un par un et de temps en temps en masse à Gaza pour effacer l’accroissement de leur reproduction, à tous les survivants laissés infirmes, et à toutes et tous les emprisonnés de toutes les générations laissés pour compte de l’extension coloniale nationaliste qui sans entrave les accable ? [1]. Mais l’intention en fin de mandat était bonne, on le lui concède.
Ainsi, la réaction d’Haidar Eid résidant et travaillant à Gaza depuis 2006, où il avait rejoint sa mère seule et malade, pour l’aider, et que nous suivons fidèlement depuis qu’il publia dans www.criticalsecret.com/n7 en 2004 un texte qu’il nous avait fait parvenir au début de 2003, alors qu’il enseignait à Soweto en Afrique du sud, tout juste libérée de l’apartheid, nous convoque par son endurance infatigable, son réalisme local et international, et son énergie indéfectible, dans l’appel solidaire à la puissance de la résistance pacifique que constitue le plus large mouvement du BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) [2]. (L. D.)

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Un aspect de la bande de Gaza non reconstruite en 2016
Source © The Citizen


GAZA : Le secrétaire d’État sortant, John Kerry, a prononcé un discours le 28 décembre dans lequel il a déploré que la solution à deux États au « conflit israélo-palestinien » soit défunte. (La raison pour laquelle j’utilise ici des guillemets inversés est parce que ce qui y est caractérisé comme un conflit est en réalité un cas classique de colonisation de peuplement associée à l’apartheid, par conséquent on n’a pas deux partis face à face, à moins qu’on ne considère l’apartheid sud-africain comme un “conflit” entre « les Africains natifs et les colonialistes de la suprématie blanche » !)

Le point principal de Kerry est que la solution à deux États soit en danger à cause de la politique israélienne de construction des colonies de peuplement. Les États-Unis, comme il le dit, veulent garder ouverte la possibilité d’établir un État palestinien viable. Il ignore toutefois le fait qu’Israël ait déjà tiré dans la tête de la solution à deux États en étendant les colonies existantes, en annexant Jérusalem, en construisant le monstrueux mur de l’apartheid, et en faisant de la Bande de Gaza le plus grand camp de concentration sur terre, avec deux millions de détenus vivant dans des conditions pires que des animaux, comme le Président Jimmy Carter le décrivit à propos de sa visite à Gaza, tout ceci ayant laissé les Palestiniens quasiment sans territoire sur lequel ils pourraient établir un « État ».

En outre, Kerry ignore essentiellement que la solution à deux États soit une solution raciste par excellence. En fait, l’État palestinien fictif auquel il fait allusion est pire que les infâmes bantoustans de l’apartheid sud-africain.

Mais le plus important, je pense, c’est sa « solution » à la question des réfugiés, en laquelle il propose une solution « agréée » ignorant le principe que le droit de retour de tous les réfugiés palestiniens soit garanti par le droit international, conformément à la résolution 194. Il n’y a pas de solution à la question palestinienne sans garantir le droit de retour des réfugiés.

Et il finit par réitérer l’engagement de l’Amérique envers la sécurité d’Israël, ignorant que ce sont les Palestiniens [qui n’ont pas pas le pouvoir] qui doivent être protégés de la politique israélienne du colonialisme de peuplement, du nettoyage ethnique et de l’occupation. Il n’est donc pas étonnant que le titre d’un journal israélien émérite, Haaretz, dans la rubrique d’opinion « Op-Eds », soit : « Le discours de Kerry était superbement sioniste, pro-israélien et trois ans trop tard ! » — bien que là ne soit pas ce que pense le gouvernement d’extrême droite de Netanyahu.

Enfin, utiliser la solution à un seul État — c’est-à-dire un État laïque démocratique pour tous ses citoyens, — pour en faire un effrayant corbeau, est à la hauteur de l’hypocrisie. Les États-Unis eux-mêmes sont un État démocratique laïque, de même que l’Afrique du Sud. Pourquoi est-ce si effrayant d’avoir cette alternative, au lieu d’une solution raciste ? On pourrait penser, par la façon dont les politiciens américains continuent à défendre la solution raciste à deux États, qu’ils n’aient pas conscience que l’unité nationale des États-Unis elle-même soit constituée par cinquante États indépendants !

Le monde entier est contre Israël, mais nous, les Palestiniens, comment allons-nous construire là-dessus ? La réponse vient purement et simplement de la campagne BDS palestinienne : un boycott total contre Israël et le désinvestissement constituent la solution, ainsi que contre les sociétés étrangères qui bénéficient de son système d’oppression à plusieurs niveaux — à savoir l’occupation, la colonisation et l’apartheid, — et imposer les sanctions jusqu’à ce que ce pays soit conforme au droit international.

En deux mots, ce dont nous, Palestiniens, nous avons besoin maintenant, c’est d’une diplomatie de la résistance


Errata : sur la situation matérielle immédiate on peut lire la lettre de Ziad Medoukh « Crise de l’électricité et de l’eau à Gaza » dans La revue des ressources.


P.-S.

Haidar Eid est un un érudit réputé et un commentateur politique de la bande de Gaza indépendant ; voir sa note biographique dans notre site.

Cet article est une traduction intégrale de la publication de Haidar Eid réactive au discours « Remarks on Middle East Peace » de John Kerry, le 28 décembre 2016. Publication du 30 décembre sous le titre « From Gaza : An Independent Palestinian Reaction to John Kerry’s "Historic" Speech » dans le magazine en ligne The Citizen (Tweeter @TheCitizen_in), et du 29 décembre sous le titre « Diplomacy of Resistance : An Independent Palestinian Reaction to Kerry’s ‘Historic’ Speech » dans Palestine Chronicle (Tweeter @PalestineChron).

Référence de la déclaration de John Kerry : la résolution 2334, votée sans veto à la majorité du Conseil de Sécurité de l’ONU, le 23 décembre 2016, sur laquelle avait violemment réagi le gouvernement Netanyahu. Documents originaux en pdf téléchargeables :

PDF - 97.3 ko
Resolution 2334
UN (12/23/2016)
PDF - 49.9 ko
Résolution 2334
ONU (23/12/2016)



Référence de la résolution 194 de 1948 (document anglophone original en pdf téléchargeable) :

PDF - 125.5 ko
Resolution 194 (III)
UN (12/11/1948)




Notes

[1] Etat des détenus palestiniens par Israël en juillet 2016 :
- 7 000 prisonniers palestiniens dont 62 femmes, 6, 7 membres du Conseil législatif palestinien dans les prisons israéliennes.
- 350 enfants (moins de 18 ans) sont également dans les prisons militaires israéliennes.
- Entre août 2015 et avril 2016, le nombre d’enfants détenus a triplé.
- 749 autres Palestiniens sont détenus dans des prisons israéliennes pour présence illégale sur le territoire israélien.
- 458 prisonniers purgent des sentences de prison à vie, et 459 des sentences de plus de 20 ans de prison.
- Selon le Club des Prisonniers Palestiniens, 1 700 prisonniers malades sont incarcérés dans les prisons israéliennes ; 25 d’entre eux seraient dans un état critique et ne recevraient pas les traitements appropriés.
- Depuis 1967, plus de 800 000 Palestiniens ont été emprisonnés par les autorités israéliennes. Presque toutes les familles palestiniennes ont des membres qui ont subi des peines d’emprisonnement.(Plateforme des ONG pour la Palestine).

[2] Discours officiel de John Kerry du 28 décembre 2016, vidéo et transcription intégrale d’après la publication du site du Département d’État américain Diplomacy, dans The Palestinian Chronicle (en anglais) : « John Kerry Delivers Major Speech on Middle East peace, Israel, and Palestine (12/28/2016) ».



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