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« Letchimy : aucune excuse, aucune sanction : soutien total »

Remerciements à Serge Letchimy, élu représentatif de la république, à Patrick Chamoiseau et à tous les écrivains de la créolité, dont la pensée sociale et critique est immense, de rappeler les fondamentaux de la culture française moderne et contemporaine que nous habitons collectivement, mais que chaque jour le pouvoir en place foule au pied et dénie contre la citoyenneté égalitaire, libre et solidaire.

dimanche 12 février 2012, par Patrick Chamoiseau

    _____/ Présentation de Criticalsecret : En matière de racisme il convient de voir le danger où il est réellement, c’est à dire comment il se présente et pas à l’état de phantasme mais de menace civile ou civique immédiats, et dans ce cas ce n’est pas dans les signes mais dans les actes. Les actes pour les institués ou les élus comprennent les discours publics ou officiels, ou dans le cadre d’organisations associatives. À regarder venir le racisme de loin on ne voit pas qu’il rôde, qu’il est déjà là, partie prenante de l’environnement exclusif. Notamment les décrets justifiés par les économies sélectives ou une gestion désastreuse de l’État quand ils en appellent à rejeter l’étranger au titre du surnombre installent la xénophobie nationaliste qui légitime le racisme grégaire. De là à instituer la bonne civilisation contre la mauvaise il n’y a même pas un pas à faire, parce que tout cela est déjà rassemblé dans le même vestibule, c’est-à-dire le contexte dont l’Assemblée Nationale est le reflet de tendance. Après, il suffit de gravir les marches pour se rendre à l’étage du dîner autour de la grande table. En quelque sorte Patrick Chamoiseau attire notre attention sur le vestibule et de quelle matière sont faites les marches pour aller dîner à l’étage, et aussi qu’il soit préférable de quitter l’auberge en indiquant clairement que le racisme n’est bienveillant qu’à l’égard de lui-même et que tout citoyen en république finit par l’endosser ou tomber sous ses griffes ; car les majorités élues au pouvoir mettent leurs mains dans le plat commun, si on ne leur résiste pas quand on est encore en paix — si les minorités instituées ne jouent pas leur rôle critique. [suite]

 

    Quand on commence à hiérarchiser entre les civilisations, sur les degrés de « l’inférieur » et du « supérieur », on entre dans une dérive vers les pires horizons. L’idée de civilisation, très à la mode durant les grandes conquêtes occidentales, renvoie à celle de culture dont elle serait le substrat le plus noble ; et le fait de culture débouche directement sur le socle de l’humain. Avec l’humain, venaient les absurdités de la « race » qui ont occupé les thèses de supériorité, et donc de hiérarchisation, où se sont abimés le comte Arthur de Gobineau, les anthropologies racistes, et toutes les justifications du colonialisme. L’idée de « race supérieure » engendrait celles de culture et de civilisation supérieures. Ce qui autorisait à inverser la formule et à considérer que la simple possibilité de civilisation supérieure impliquait sinon une race (on n’ose plus l’avancer) mais des cultures et des humanités inférieures. C’est pourquoi l’équation réversible coloniser = civiliser a si longtemps duré, et pointe encore de temps en temps un restant de ténèbres.

Dès lors, chaque fois qu’un pouvoir politique ou religieux a cru appartenir à une civilisation « supérieure », cela s’est toujours traduit par les grands crimes d’État que furent la Traite, l’esclavage, les colonisations, le système des camps de concentration, les apartheids, les génocides ou les purifications ethniques qui aujourd’hui encore occupent la vie du monde.

Donc, réactiver l’idée de civilisation, et recommencer à les hiérarchiser n’est pas une mince affaire !

Ce n’est pas non plus une simple stratégie électorale, mais un état d’esprit, voire un semblant de pensée. Derrière les déclarations répétées de ministre de l’intérieur de la France, se dessine l’auréole du discours de Dakar, les chroniques de la chasse aux enfants immigrés alentour des écoles, les velléités de police génétique contre les regroupements familiaux, la traque honteuse des Roms, le spectre du ministère de l’identité nationale, le grondement régulier des charters expéditifs, les quotas d’expulsions prédéfinis et célébrés, le renvoi des étudiants étrangers, et même la fragilisation systématique des immigrés en situation régulière qui, en ce moment, dès trois heures du matin, affrontent les glaciations devant les préfectures... En face d’une telle convergence, on croirait voir de grandes ailes qui s’ouvrent pour un sinistre envol.

Écoutons le « bon sens » du comte de Gobineau :

« Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu’ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…) le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d’une civilisation, c’est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu’il leur devient impossible de s’harmoniser, de tendre, d’une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d’obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d’être d’un lien social… » On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l’identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions !

M. Letchimy a donc vu juste et a dit ce qu’il fallait dire comme il fallait le dire.

Et il a fait honneur non seulement à la Martinique mais à la France et à son Assemblée Nationale toute entière. Car enfin, sans lui, le « célébrant des civilisations supérieures » serait venu, se serait assis, aurait écouté je ne sais quelle politiquerie, et serait reparti sans que rien ni personne ne lui trouble la conscience. Il suffit d’imaginer que, dans les bancs derrière lui, soient assis, Clémenceau, Hugo, Lamartine ou Jaurès, pour mesurer ce qu’il aurait manqué à cette haute assemblée si M. Letchimy n’avait pas été là. Il aurait manqué le courage. Il aurait manqué la lucidité. Il aurait manqué une vision exigeante de l’homme et du rapport que les humanités peuvent nourrir entre elles !

Il y a donc une profonde misère morale à laisser supposer que son intervention aurait pour base je ne sais quelle « sensiblerie tropicale » ; qu’il aurait hérité d’une « émotivité antillaise liée à l’esclavage » qui expliquerait je ne sais quel « dérapage ».

Les soutiens et les analyses de cette sorte ne sont que honte et lâcheté.

De même, il est inadmissible que l’on balaie cela d’un revers de la main en indiquant qu’il s’agirait une polémique inutile. C’est un débat essentiel et profond. J’y vois l’affrontement majeur entre deux visions du monde et deux conceptions du vivre-ensemble dans le respect que l’on doit à la diversité des humanités. J’y vois une controverse radicale qui relève au plus haut point de l’éthique contemporaine, laquelle est une éthique complexe et dont il faut à tout moment penser le déploiement. J’y vois le souci de dresser un rempart commun contre cette barbarie qui est déjà venue et qui peut revenir. Quel sujet peut se révéler plus sérieux que la conception même du rapport que les humanités doivent nourrir entre elles ?! Quels seraient les fondements d’un projet culturel, social économique, ou d’un programme présidentiel, qui déserterait cela ? Et que vaut une assemblée parlementaire où on se révèle incapable de discuter de ces fondamentaux-là ? Et que vaudrait une Assemblée Nationale qui s’aviserait de sanctionner (de quelque manière que ce soit) ce qui la ramène aux fondements des valeurs républicaines et aux lumières de Montaigne, de Montesquieu, de Voltaire, de Lévi-Strauss, de Césaire, de Glissant, ou de ce cher Edgar Morin ?
Sanctionner M. Letchimy, ou même en caresser l’idée, reviendrait à les sanctionner tous, et à laisser la porte ouverte à ces très vieilles ombres qui nous fixent sans trembler.

Le 11 février 2012
© Patrick Chamoiseau
(avec son autorisation)

Facebook Patrick Chamoiseau

Le logo de l’article est un recadrage du portrait photographique de Patrick Chamoiseau accompagnant ses vœux pour l’année 2012 dans le site Gens de Pays.


Ndlr :
SIGNER LA PÉTITION EN LIGNE POUR SERGE LECHTIMY

Voir en ligne : LETCHIMY : AUCUNE EXCUSE, AUCUNE SANCTION : SOUTIEN TOTAL

P.-S.

Letchimy : Aucune excuse, Aucune sanction : Soutien total de Patrick Chamoiseau a paru sous ce titre dans la colonne Point de vue du journal Le Monde le 10 février 2012.

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[suite] Ce qui ne rend pas le ministre de l’Intérieur innocent du double sens de ses propos tenus le 4 février 2012, c’est qu’il l’a fait devant l’assemblée d’un congrès de l’UNI, à Paris, parmi laquelle se tenait également — entre autre — le ministre de la défense, également connu pour ses antécédents extrêmes. Les deux ministères armés de l’État s’y trouvaient donc en toute cohérence de leurs affects. Or ce syndicat serait-il devenu depuis quelques années le syndicat de référence de l’UMP a été notoirement fondé sur une base d’extrême droite et tenant des échanges avec le GUD. [1]. [début]

Notes

[1] « [...]  :
Des militants qui ont fait leurs classes à l’UNI tel Eric Raoult se retrouvent aujourd’hui encore au MIL.
Des passerelles vont exister avec les militants d’extrême droite dans les facs et notamment le GUD (extrême droite radicale), lequel affiche, pourtant, en privé son mépris pour les "droitards". Il y aura ponctuellement des flirts plus ou moins poussés, et parfois des listes communes dans certaines universités. L’UNI participera dans les années 1980 à des actions musclées dans les facs, avec le renfort du GUD sans lequel elle n’aurait pas eu le rapport de forces sur le terrain.
En janvier 2010, une partie de l’UNI (la branche étudiante) s’autodissout avec plusieurs autres associations étudiantes dans le MET, Mouvement des étudiants, avec l’aval de l’UMP, qui espère ainsi bénéficier d’une nouvelle structure qui ne soit pas un repoussoir pour les étudiants de droite modérée. L’UNI maintenue, devant laquelle est intervenu Claude Guéant, conserve le discours musclé d’origine et se concentre sur "le combat pour les valeurs".
Pour l’UMP, l’UNI est aujourd’hui très utile : elle peut concurrencer l’extrême droite sur ses thèmes, comme on l’a vu fin 2011 autour du droit de vote des étrangers. C’est une sorte de pendant universitaire à la Droite populaire, collectif de députés qui compose l’aile la plus radicale de l’UMP. Par ailleurs, quand le MET s’est créé, certaines sections universitaires de l’UNI ont fait de la résistance, comme à l’université de droit d’Assas, avant de rentrer dans le rang. D’autres, comme à Lyon notamment, ont vu certains de leur leader locaux rejoindre les rangs du FNJ. » (Blog du journal Le Monde, Droites extrêmes, Qu’est ce que l’UNI ? - 5 février 2012 - Extrait).

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